Les traditions de danse irlandaise et anglaise représentent deux textes culturels profondément différents, mais tout aussi significatifs. Leur analyse permet de voir non seulement les préférences esthétiques, mais aussi les trajectoires historiques, les structures sociales et les mythologies nationales des deux peuples. Le danse irlandaise est une forme de résistance collective et d'auto-identification ethnique, tandis que le danse anglaise est avant tout un instrument de stratification sociale et de réglementation.
La danse irlandaise, en particulier ses formes solistes, impressionne par sa rigidité de la partie supérieure du corps. Les mains sont fermement collées au tronc, le visage est impassible, tandis que les jambes exécutent des motifs rythmiques incroyablement rapides et complexes. Cette caractéristique unique a des racines historiques.
Politique et interdits : Après la conquête de l'Irlande par la couronne britannique au XVIe-XVIIe siècle et l'introduction des "lois punitives" (Penal Laws), de nombreux aspects de la culture irlandaise, y compris la musique et la danse, ont été persécutés. Les catholiques étaient interdits d'enseigner quoi que ce soit, y compris la danse. Selon une hypothèse, la rigidité du tronc et des mains s'est développée comme une mesure forcée : les danseurs pouvaient affiner leur maestria en s'asseyant près du cheminée, en observant uniquement le travail des jambes, ou en dansant dans des conditions de petite taille (dans des maisons ou des granges), où il était impossible de bouger les bras. La danse est devenue un savoir secret, transmis oralement et visuellement, devenant un acte de résistance culturelle.
Céilí et steps : Il existe deux principaux courants. Céilí est une danse en groupe, souvent en couple, basée sur des constructions géométriques (cercles, lignes), remontant aux rituels celtiques anciens. Les steps-dances (Irish stepdance) sont des créations solistes ou en groupe, où l'accent est mis sur la technique des jambes. La rigidité du haut ici met en valeur la complexité du travail du bas du corps, créant un paradoxe visuel et cinétique.
Phénomène "Riverdance" et mondialisation : Le spectacle "Riverdance" (1994), créé pour l'Eurovision, a été un phénomène culturel. Il a mondialisé la danse irlandaise, mais a radicalement changé son esthétique : a ajouté l'expression du visage, les mouvements du tronc, des éléments de flamenco espagnol et de ballet russe, le rendant plus théâtral.
Fait intéressant : Les compétitions de danse irlandaise (feis) sont un monde strictement réglementé avec une propre hiérarchie. Les danseurs sont classés par niveau de maestria (de débutant à champion), et les juges évaluent non seulement la technique, mais aussi la traditionnalité du costume, où chaque détail (perruque, broderie, type de chaussures) porte une charge sémantique.
La tradition de danse anglaise, au contraire, est axée sur l'interaction sociale dans le cadre d'une structure clairement définie.
Dances country (Country Dances) : Apparus sous l'époque Tudor (XVIe siècle), ces danses se sont répandus dans toute l'Europe (y compris en Russie sous le nom de "contredanses"). Leur essence n'est pas dans la virtuosité, mais dans l'excellence géométrique et le respect des figures. Les danseurs se rangent en lignes, en carrés ou en cercles, exécutant des transitions préétablies, des échanges de partenaires et des mouvements. C'était un modèle de société idéal : chacun sait sa place et sa trajectoire, interagissant avec différents partenaires dans le cadre d'un rite commun. Jane Austen décrit parfaitement dans ses romans comment les balades et les danses servaient de micro-modèle du marché matrimonial social.
Danse Morris (Morris Dance) : Un danse rituel masculin dont les origines remontent probablement aux rites païens pré-chrétiens. Il est caractérisé par des pas rythmiques, l'utilisation de bâtons, de foulards ou de cloches attachées aux pieds. C'est un danse calendaire et cérémoniel, souvent interprété lors de fêtes (par exemple, May Day). Morris n'est pas pour les spectateurs, mais pour la communauté, il marque le temps et l'appartenance au lieu.
Culture bal et contredanse : Au XIXe siècle, les danses country rurales ont été remplacées dans la haute société par des danses de bal plus formelles (valse, polka, кадриль), empruntées au continent, mais adaptées à l'éthique stricte anglaise. La danse ici est devenue une démonstration des manières mondaines et un instrument de maintien des frontières de classe.
Le corps comme outil : Dans le step irlandais, le corps est discipliné et découpé : la partie supérieure est supprimée, la partie inférieure est hyper-developpée. Dans le country dance anglais, le corps est soumis à la géométrie et au schéma, ses mouvements sont fonctionnels et servent au déplacement dans l'espace par rapport aux autres.
Fonction sociale : La danse irlandaise a longtemps été un moyen de préserver l'identité sous le joug colonial. La danse anglaise est un instrument de socialisation et de renforcement de l'hiérarchie sociale existante.
Improvisation : Dans les deux traditions, elle est minimale. Mais tandis que l'improvisation dans la danse irlandaise est déplacée vers la variabilité des combinaisons complexes des jambes dans le cadre de la technique rigide, dans la danse anglaise, elle est remplacée par un savoir-faire impeccable et l'exécution des figures.
Perspective scientifique : L'anthropologue John Blacking considère la danse comme "l'incarnation physique des relations sociales". Le step irlandais, avec son haut fermé et son bas expressif, peut être interprété comme une métaphore d'un caractère extérieurement serein mais intérieurement bouillonnant. Le contredanse structuré anglais est une modèle idéal de la société common law, où la liberté existe uniquement dans le cadre des règles et des procédures reconnues par tous.
Les cultures de danse irlandaise et anglaise offrent deux réponses opposées, mais complémentaires, à la question de la relation entre l'individu et le groupe. Le danseur irlandais, même au cœur d'un ensemble, mène un dialogue intense avec le sol, affirmant son identité à travers un rythme personnel virtuose dans le cadre d'une école rigide. Le danseur anglais mène un dialogue avec les partenaires et l'espace, intégrant son maestria individuelle dans un motif collectif impeccable. Un danse raconte l'histoire de la survie de la culture à travers la discipline du corps, l'autre raconte l'histoire de la construction de la société à travers la discipline de l'interaction. Cependant, les deux servent à une seule fin : par le mouvement dans le temps et l'espace, affirmer la continuité et l'unicité de son peuple.
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